Photo des ouvriers en grève de l’usine de sucre de Toury, Le Matin, 1936 – source : RetroNews-BnF
Dans l’Eure-et-Loir en 1936, un contingent de travailleurs étrangers saisonniers précaires manifeste pacifiquement pour une augmentation salariale, avant qu’un accrochage violent n’éclate. La presse nationale s’en empare, non sans xénophobie.
Fondée en 1874, l’usine de distillation de sucre de betterave de Toury, au sud de l’Eure-et-Loir, est la quatrième de France en 1936. L’effectif, qui compte quelque 700 personnes en temps normal, approche le millier de septembre – mois de la récolte – à janvier, période de presse où l’usine tourne jour et nuit. La moitié du personnel est alors temporaire : 150 ouvriers originaires des alentours, 150 étrangers, Tchécoslovaques et Polonais, et 200 « coloniaux » originaires de Kabylie.
Ce sont ces travailleurs précaires qui, le 15 octobre, déclenchent une grève. Elle dégénère en affrontements avec les paysans betteraviers. Dans le contexte tendu de l’année 1936 – quatre mois après la victoire du Front Populaire – les évènements de Toury furent analysés par la presse au prisme d’une grille de lecture très clivée. Aux classiques problématiques sociales et politiques s’ajoutent un élément inflammable : la présence de Kabyles et de travailleurs étrangers.
Le journal de centre-gauche L’Œuvre est le seul qui leur donne la parole. Son article dresse un portrait saisissant de leurs conditions de vie, notamment celles des Kabyles. L’un d’eux raconte :
« Le travail est pénible parce qu’il y a beaucoup de vapeur… Si nous, Nords -Africains on ne faisait pas ce travail-là… il n’y a personne qui veut le faire. »
La journaliste poursuit : « Ils travaillent jour et nuit sans jamais un jour de repos pendant trois mois ». Quant au logement, il est indigne :
« Ils couchent à quatorze dans la même pièce et pour se laver, il y a dans la cour une pompe pour cent hommes. »
Pour ce travail exténuant, accompli de jour comme de nuit, la journée n’est payée que 28 francs par jour, le salaire d’un manœuvre. Les saisonniers veulent 40 francs par jour. C’est, explique Le Figaro, leur « unique revendication ». Mais le directeur, par ailleurs maire de Toury, leur refuse tout net.
Alors le 15 octobre, à 22 heures 30, heure de la relève, près de 500 grévistes, proches de la CGT, envahissent la sucrerie, stoppent les machines, coupent le courant, font le coup de poing contre les récalcitrants et décident d’occuper l’usine.
Toutefois, dans la matinée du 16, le préfet obtient son évacuation et il organise la tenue de négociations à la mairie à partir de 15 heures entre le patron et la CGT. Le conflit semble en voie de résolution. Mais dans l’après-midi, la situation se dégrade entre les grévistes et les betteraviers venus à Toury manifester leur crainte : pour les paysans, l’usine à l’arrêt, c’est la ruine. La presse nationale s’empare de l’événement.
Dans un article bien informé, Le Petit Parisien du 17 octobre dépeint la situation.
« 500 agriculteurs décidèrent de quitter la salle Carreau [salle de Toury où ils s’étaient réunis, NDLR] et de se rendre aux nouvelles à la mairie. En chemin, ils rencontrèrent quelques Algériens qui, au passage du cortège, tendirent le bras, le poing fermé.
Le geste jugé provoquant, entraîna une riposte immédiate et cinq à six Kabyles furent assez sérieusement molestés. »
Les Algériens rudoyés alertent leurs compatriotes et reviennent en armes et en nombre pour en découdre. Sur la place, à deux pas de la mairie, les deux camps se font face. L’échauffourée éclate : coups de poing des cultivateurs contre lancers de pierres et utilisation de couteaux par les grévistes.
La relation des faits diffère selon l’orientation politique. Les journaux à droite de l’échiquier décrivent une situation apocalyptique et se déchaînent contre les « Nord-Africains » ou « les Arabes » sans par ailleurs consacrer une seule ligne à leurs conditions de travail.
Le 17 octobre, Le Jour rapporte que, la veille de la bagarre, « les Arabes pris de boisson firent du scandale dans les rues de Toury ». Il n’y a pas l’ombre d’un doute sur les fauteurs de troubles : « Les Arabes attaquent », titre en page 3 le même quotidien qui explique quelques lignes plus loin que les agriculteurs s’étaient portés devant la mairie « dans le plus grand calme ». Ce que l’enquête officielle dément.
Le même jour en Une, Le Matin entonne un refrain identique mais y ajoute la figure de l’étranger. En témoigne le chapô de l’article :
« Des cultivateurs qui protestaient contre une grève brusquée et l’occupation d’une sucrerie en Eure-et-Loir sont attaqués par des Arabes et des étrangers armés. »
Toujours le 18 octobre, leJournal des débats politiques et littéraires va encore plus loin, incriminant « un système d’embauche d’ouvriers étrangers, kabyles, polonais à qui nous laissons ravir les salaires, le pain et la vie de l’ouvrier français ; ils nous récompensent en tapant sur nos paysans ». À ce sujet, Le Jour donne la parole à un cultivateur qui demande « de mettre à la porte ces étrangers fomenteurs de grève, communistes et anarchistes pour la plupart et qui contaminent sur notre sol jusqu’à nos populations Nord-africaines ». Quant à l’extrême droite (royaliste)Action Française, elle considère que « les paysans ont été attaqués par des émeutiers étrangers en armes ».
Si les Kabyles – curieusement assimilés à des étrangers – sont en effet partie prenante des heurts, l’enquête démontra d’une part que travailleurs tchèques ou polonais s’étaient en majorité tenus à l’écart par peur d’être renvoyés dans leurs pays et que, d’autre part, c’est un manœuvre du nom de Roger Rieumuller qui avait convaincu Kabyles et saisonniers français de se porter sur la place. De toute évidence, les événements de Toury exaspèrent encore une xénophobie galopante qui s’était notamment exprimée lors des élections de 1936. Le parti socialiste national réclamait ainsi « avant tout chose du pain pour les vrais français ».
Mais les responsables de ce coup de sang sont, pour la droite, d’abord à chercher au niveau national. Le 17 octobre, Le Jour accuse « les pouvoirs publics de ne pas savoir assurer la sécurité des citoyens ». L’Action française condamne « un attentat révolutionnaire en Eure-et-Loir » et demande de mettre « hors la loi le parti communiste organisateur systématique de la paralysie économique, de la violence et de l’assassinat ».
Au-delà de l’horizon national, ces journaux pointent l’emprise de l’URSS. Le Matin relaie un communiqué du Comité d’Action Paysanne enjoignant « toute la paysannerie à faire bloc pour délivrer nos campagnes du joug de Moscou ». Car, n’a-t-on pas vu le drapeau rouge brandi par les grévistes, poing levé ? In fine,L’Action Française désigne le coupable, toujours le même pour le journal antisémite :
« Le Juif Blum contre les paysans de France »
Car bien sûr, le chef du gouvernement du Front Populaire jouerait en sous-main contre ceux qui, dans les tranchées, ont défendu « la terre » contre l’envahisseur allemand. Il s’attaquerait de la sorte à l‘image sublimée du soldat-laboureur. Or, la grève met en péril le gagne-pain des betteraviers dans une période de crise agricole. « Dans notre région, explique au Matin le président de la Fédération agraire d’Eure-et-Loir, 2 000 cultivateurs travaillent toute l’année pour produire de la betterave à sucre. »
« Toute leur production est absorbée par la sucrerie de Toury. Or, les cultivateurs n’ignorent pas qu’un arrêt brusque de la fabrication entraîne de très graves répercussions. »
La présentation des faits est radicalement différente dans la presse de gauche. Ainsi pour Le Populaire, organe de la SFIO, les fauteurs de troubles sont les « dorgeristes », fidèles de Dorgères, fondateur en 1929 des Comités de défense paysanne, dits aussi « Chemises vertes » avec lesquelles ses adhérents paradent dans les rues. Autrement dit, résume ce journal, des « fascistes », dont certains éléments avaient le bras tendu en criant fort le nom de de La Roque, chef des Croix de Feu. Alors que les
« ouvriers attendaient le résultat des négociations, ils les ont assaillis à plusieurs reprises et… finalement se sont fait corriger et ont abandonné la lutte en emportant plusieurs blessés. »
L’Humanité du 18 octobre va plus loin. L’article décrit par le menu « l’odieuse agression ordonnée par les chefs fascistes » alors que l’accord mettant fin à la grève était sur le point d’être signé.
« Les fascistes se ruèrent sur la vingtaine de grévistes qui se trouvaient là et les frappèrent brutalement. La bagarre devint rapidement très dure, faisant des blessés de part et d’autre. »
Le secrétaire du préfet qui tentait de faire cesser la bagarre fut pris à partie par les cultivateurs et ne dut son salut qu’aux grévistes qui « le sortirent des mains des fascistes ». Et le quotidien communiste de dénoncer au passage les « mensonges colportés par la presse fasciste qui déforme […] odieusement les faits dans un but politique très net ».
En désaccord sur l’analyse de l’échauffourée, les journaux s’accordent en revanche sur le bilan humain. La presse fait état d’une cinquantaine de victimes, la plupart issus des rangs des cultivateurs. La majorité est soigné dans la pharmacie ou à l’hôpital de Toury. Mais trois blessés graves sont évacués sur Chartres. Il n’y eut aucun mort.
Cependant, à la mairie, les discussions avaient abouti le 16 octobre à 19 heures, une poignée d’heures après les affrontements. La journée de travail passa de 28 à 36 francs – au lieu des 40 revendiqués – mais avec effet rétroactif au 28 septembre, début de la campagne. L’accord mit fin à la grève.
Le travail reprit dès le 17 octobre et le bourg retrouva son calme. Il fallut cependant plusieurs jours avant la remise en route effective car les malaxeurs, mis à l’arrêt forcé le 15 octobre, avaient été paralysés par un sirop de sucre devenu aussi dur que du béton.
Rare exemple de grève massive en milieu rural, l’affaire de Toury condense en une journée les vives tensions politiques qui affectaient la France, trois ans avant l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. L’enquête établira qu’à aucun moment avant l’arrivée des manifestants, les grévistes n’avaient fait preuve de provocation.
SISTA CNT-AIT, Section Internationaliste Syndicale des Travailleurs Agricoles de la CNT-AIT (Association Internationale des Travailleurs)
L’union fait la force ! Travailleurs agricoles, unissions nous !
¡La unión hace la fuerza! ¡Trabajadores agrícolas, unámonos!